Médias audiovisuels, culture et société

mardi, septembre 06, 2005

La Nouvelle Orléans Vs George Romero

Cinéma et société
Le travail du critique Jean Baptiste Thoret repose en grande partie sur la thèse qu'un petit film amateur devenu célèbre, celui d'Abraham Zapruder ayant filmé l'assassinat de JFK, a devancé la représentation de la violence dans le cinéma Américain. Il avance, analyses et preuves cinématographiques à l'appui, que ce document allait influencer toute la décennie à venir. Une décennie que Peter Biskind nomme aujourd'hui le "Nouvel Hollywood".

A hard rain is gonna fall
Bien qu'oeuvrant à l'écart des grands studios, George Romero a fait parti de cette génération de réalisateurs surdoués bien décidés à mettre les pendules à l'heure d'une Amérique contestataire. Bien que sanctifiée sur le tard, son oeuvre se retrouve toujours qualifiée par ses opposants d'excessive, de peu ragoutante, voire d'anarchiste. A l'inverse de "l'effet JFK", les événements dramatiques de cette dernière semaine, dans le sud des Etat-Unis, portent un nouvel éclairage sur une vision cinématographique emprunte des dysfonctionnements politiques et sociaux tenaillant la patrie de l'Oncle Sam. Il faut voir ces images, issues des journaux télévisés US, où la population noire de l'agglomération Louisianaise, en pleine détresse, pille des supermarchés ou se retrouve acculée sur les toits de leurs maisons. Il faut entendre la plainte des victimes civiles, du maire de la Nouvelle Orléans Ray Nagin ou du rappeur Kanye West, déclarer aux médias avoir été oubliés du gouvernement. Ces images et ces discours valident désormais l'approche fictionnelle d'un cinéaste des plus engagés, qui depuis trente ans, avait échaffaudé une vision excessive, par le biais du fantastique et de l'horreur, de "l'Amérique d'en bas". Dans son dernier opus de la série des "Morts vivants", Land of the dead, ses zombies, métaphore des rejetés, des pauvres, des minorités en esclavage, se rebellent contre leur condition. Abusés un tant par les paillettes d'un feu d'artifice à résonance toute nationale, on les voit se jeter tels des vautours sur d'autres condamnés. Menés par un leader pompiste noir, on les voit traverser le fleuve qui sépare leur territoire périphérique de la ville des nantis. Et plutôt que de les annihiler jusqu'au dernier, la figure modérée du "héros", Riley (interprété par Simon Baker, déjà vu au sein d'une série progressiste, The Guardian, diffusée l'année dernière sur TF1), décide de les laisser en paix, avec cette phrase tonitruante de sens : "Ils ne cherchent qu'un territoire". Si cette fois le territoire invoqué, qui répond à celui du titre, est bien le pays Américain dans son ensemble, le controle de la nation était déjà l'enjeu métaphorique de ses précédents films, réduite à une base militaire dans Day of the dead et surtout, à un supermarché dans son prédecesseur, Dawn of the dead.

Il vaut mieux prévenir...
Dans une version antérieure du scénario de Land..., les zombies étaient envisagés comme une population homeless, vivant au coeur d'une société qui ne les voyait pas et ne se doutait même pas de leur présence à leur cotés. A l'occasion d'une interview accordée au quotidien Libération au sujet de la tempête et du retard de l'action fédérale, un professeur d'études afro-américaines, Mark Naison, dit ceci : "Le pays connait une telle ségrégation que les riches et la classe moyenne n'ont aucun contact avec les pauvres. Ils ne les voient pas." C'est donc tout le film qui revêt aujourd'hui, moins d'un mois après sa sortie française, une signification, une force politique redoublée, à l'acuité folle. Et cette fois, c'est la vision fictionnelle d'un cinéaste en prise avec son pays qui a devancé l'Histoire.

Pour ou contre culture
Un ami journaliste me demandait l'autre jour, au sujet de Land of the dead, quel était l'intérêt de passer par l'horreur et la gaudriole pour véhiculer de tels messages sociaux. Pourquoi ne pas faire un film "sérieux" véhiculant un message "sérieux" ? Sur le moment, j'ai du lui répondre qu'on ne faisait pas une bonne oeuvre avec de bonnes intentions. Le fait est qu'il existe une tradition culturelle toute Américaine, basée sur les supports triviaux que sont la télévision, les comics, la musique populaire et aujourd'hui les jeux vidéo. La force de Romero et de tout un pan de la culture US moderne, de Spielberg à Tim Burton en passant par les frères Coen et autre Joe Dante, c'est de puiser dans cette pop culture bouillonnante, héritée des années 50, afin de proposer, au filtre d'un détour fictionnel, un regard en prise directe sur l'Amérique contemporaine. Et le détour fictionnel des événements, remettant en cause l'intervention tardive de G.W. Bush, existe déjà. Il se nomme Land of the Dead et a été réalisé en amont de la catastrophe.

Sylvain Thuret & Alexandre Thomassin (illustration)

Notes

  • Jean-Baptiste Thoret est l'auteur de l'essai 26 secondes : l'Amérique éclaboussée, paru chez Rouge Profond.
  • Peter Biskind est l'auteur de l'essai Le Nouvel Hollywood (Easy Riders, Raging bulls), paru au Cherche midi.
  • Ray Nagin, maire de la Nouvelle Orléans, s'est exprimé le 2 septembre, avec véhémence et émotion, contre l'intervention tardive du gouvernement Bush. Interview accordée à Garland Robinettes, correspondant pour la radio locale WWL-AM.
  • Kanye West s'est exprimé le 2 septembre, à l'occasion d'un show caritatif sur NBC. Il a déclaré, entre autres : "George Bush n'en a rien à faire de la population noire". Lors de la même soirée, Aaron Neville a choisi d'interpréter New Orleans 1927, écrite par Randy Newman, au refrain tout aussi polémique : "They're trying to wash us away, they're trying to wash us away" (source yahoo.com).
  • "Pour George Bush, les pauvres n'existent pas", interview de Mark Naison, professeur d'études afro-américaines à l'université Fordham de New York, par Annette Levy-Willard, Libération, 5 septembre.